II- Le panafricanisme : « cristallisation politique et anti-colonialisme »
 
Le panafricanisme sur le continent va traverser les gouvernements mais aussi les mouvements de masse.
kwame1) le panafricanisme d'en haut
Le panafricanisme rejoint la terre mère africaine avec l'accession à l'indépendance du premier Etat noir, le Ghana en 1957 sous le leadership d'un panafricaniste reconnu Kwame N'KRUMAH.
Le mouvement panafricain marque alors un tournant décisif vers une « phase ascensionnelle de cristallisation politique et d'offensive contre le colonialisme »11. A la faveur du « choc inouï » qu'à constituer la Seconde Guerre mondiale, le panafricanisme va devoir donner une réponse politique à la colonisation séculaire de l'Afrique. Déjà le Congrès panafricain de Manchester en 1945, préludait cette cristallisation politique.

Si le panafricanisme a réussi à donner l'image d'un mouvement unitaire durant toutes les grandes rencontres panafricaines au cours du demi-siècle en dépit de l'opposition GARVEY-Du BOIS ; la lutte sur le terrain politique en Afrique va présenter de fortes divergences de vue dans le courant panafricaniste.
N'KRUMAH va mettre à profit l'indépendance nouvellement acquise de son pays, pour créer à Accra un carrefour offert aux hommes politiques et leaders
10 Joseph KI-ZERBO, op. cit., p 646. 11 Ibid., p 644.
INDEPENDANCE CONGOBELGE AFP 0
des mouvements de masses africains. Les fêtes de l'Indépendance du pays rassemblent les représentants des Etats nouvellement indépendants et les déléguées des mouvements nationalistes. La préoccupation est de conduire l'ensemble de l'Afrique à l'indépendance ; mais reste l'interrogation centrale de l'unité avant l'indépendance ou le contraire.
 
Cette question va constituer la première pomme de discorde entre leaders politiques africains.
En janvier 1959 les leaders de quatre Etats (Dahomey, Haute-volta, Sénégal, Soudan) de l'Afrique Occidentale Française se rencontrent à Dakar pour baliser la voie de l'indépendance dans l'unité. Ils posent les jalons de la Fédération du Mali qui devrait s'articuler autour d'un pouvoir Exécutif fédéral avec un chef d'Etat et un chef de gouvernement (gouvernement composé de deux ministres par Etat), d'une Assemblée législative composée de douze députés par Etat élue pour un mandat de cinq ans, et d'un pouvoir Judiciaire incarné dans une cour fédérale indépendante de l'Exécutif et du Législatif.
 
Mais le serment des fédéralistes n'allait résister pas à la diplomatie franco-ivoirienne.
En effet le Conseil de l'Entente, considéré par nombre d'auteurs comme l'«'anti-Mali », est crée cinq mois plus tard à Abidjan avec le Dahomey, la Haute-Volta (qui se sont retirés de la Fédération du Mali), le Niger et la Côte d'Ivoire bien entendu. A la Fédération du Mali était « opposée » le Conseil de l'Entente qui n'est pas une fédération politique mais une organisation intergouvernementale de coordination. La nature différente de ces regroupements annonçait déjà une divergence de vue sur l'unité africaine.

Cette divergence de vue se précise un peu plus à l'échelle continentale des à la seconde Conférence des Etats africains indépendants à Addis-Abeba en 1960. Bien que les conférenciers s'accordent sur la rupture des liens diplomatique avec le régime de l'apartheid et les actions contre celui-ci devant la Cour Internationale de Justice, ils s'opposent sur le sens à donner à la marche de l'Afrique vers son intégration.
Le Ghana de N'KRUMAH propose l'unité politique que récusent la Côte d'Ivoire et le Libéria rejoint par le Nigeria. Ces derniers proposent la Coopération dans le cadre de structures comme des banques régionales.
Cependant, c'est la crise qui s'installe au Congo dès les premières heures de l'indépendance qui va révéler au grand jour la division de l'Afrique.
 
a) La crise congolaise : la fracture africaine
Le Congo dès les premières années de son indépendance, est au cœur de la diplomatie africaine et constitue même un foyer ardent de la Guerre Froide. Quelle position l'Afrique va telle adopter dans la situation anarchique qui prévaut au Congo? Soutenir LUMUMBA et ses camarades nationalistes partisans farouches de l'unité nationale ou au contraire se ranger du coté de KASAVUBU et des mouvements politiques ethniques et tribalistes?
La question trouve deux réponses opposées qui dessinent une démarcation entre deux Afriques : une Afrique révolutionnaire, dure, ou militante qui opte pour le soutien à LUMUMBA et opposée à une Afrique modérée, molle ou une Afrique du « réalisme » qui soutient KASAVUBU. Cela correspond à deux visions de la marche de l'Afrique vers son unité ; deux panafricanismes opposés sur le contenu même de l'Unité.
 
-En octobre 1960 sur l'initiative de président HOUPHOUET-BOIGNY, les pays du Conseil de l'Entente, de l'ex AEF (Afrique Equatoriale Française) en plus du Cameroun, du Sénégal et de la Mauritanie ; onze pays francophones en tout, se réunissent à Abidjan et décidèrent de soutenir KASSAVUBU. Ils adoptent également une « position souple » sur le problème algérien.

En décembre 1960, le groupe est rejoint par Madagascar à Brazzaville ou ils créent l'Union Africaine et Malgache (U.A.M.) sur la base de principes clés dont la non-ingérence réciproque dans les affaires intérieures des pays, la coopération économique et la diplomatie concertée. Le désormais groupe de Brazzaville (plus tard successivement groupe de Monrovia et de Lagos), bloc francophone, est qualifier par le Mali de Modibo KEITA et la Guinée de Sékou TOURE de « survivance du colonialisme».

Le groupe de Brazzaville va réagir à cette critique à la conférence de Monrovia en s'élargissant au-delà des zones linguistiques par l'arrivé le Nigeria, le Libéria, la Sierra Léone, la Somalie, la Libye, le Togo et la Tunisie.
Pour ce bloc politique l'Unité ne signifie pas l'intégration politique mais « l'unité d'aspiration et d'action » et il insiste sur la non ingérence réciproque dans les affaires intérieures.

-Face au groupe de Brazzaville ou de Monrovia ; l'Afrique dure se constitue en groupe de Casablanca. En janvier 1961, à l'invitation du Roi MOHAMED V, le Ghana, la Guinée et le Mali, discutent de la charte de Casablanca qui met en relief les problèmes politiques. Pour ce groupe il s'agit de « faire triompher les libertés dans toute l'Afrique, réaliser son unité et cela dans le cadre du non- alignement, de la liquidation du colonialisme et du néo-colonialisme sous toutes ses formes »12.

Le groupe de Casablanca apporte son soutien à LUMUMBA même s'il est mis en minorité à l'ONU par le groupe de Brazzaville qui soutient avec les Etats- Unis KASSAVUBU. Des soldats ghanéens et guinéens combattront au coté des nationalistes congolais mais ces expéditions militaires finiront en queue de poisson.
A l'instar du groupe des modérés, l'Afrique révolutionnaire s'organise et crée en avril 1961 à l'Union des Etats africains (Mali, Guinée, Ghana) qu'elle veut embryon des Etats-Unis d'Afrique. Mais en raison des structures nationales idéologiques et socio-économiques très élaborées et implantées dans ces pays et aussi de la personnalité très forte des leaders ; le groupe de Casablanca ne
12 Ibid., p 651.

connaît pas les mêmes réussites que son rival dans la pérennité de ses organisations.
Pour l'Afrique militante, l'unité africaine n'est pas l'unité à tout les prix et pour n'importe qui. Elle signifie plutôt un regroupement anti-impérialiste sous une direction politique unique pour la libération et le progrès de l'Afrique.
Les leaders du groupe de Casablanca sont très virulents vis à vis leurs pairs qu'ils traitent de néocolonialistes et de relais de l'impérialisme.
Mais les leaders des mouvements d'opposition allaient s'opposer aux premiers notamment sur des débats stratégiques et tactiques. Pendant que les uns, sans responsabilités gouvernementales, optaient pour l'élimination des régimes réactionnaires, les autres, responsables d'Etats, estimaient nécessaires des compromis avec les Etats réactionnaires pour la liquidation du colonialisme en Afrique.
 
Cette opposition entre les militants au pouvoir et les opposants révolutionnaires et une sorte de détente entre le groupe de Casablanca et celui de Monrovia annonçaient des fissures dans les deux blocs. En effet, le premier coup d'Etat militaire post colonial en Afrique, opéré contre le président Sylvanus OLYMPIO au Togo en janvier 1963 allait diviser l'Afrique au-delà de la ligne de démarcation entre les deux blocs. Le GHANA reconnaissait curieusement avec le Sénégal et le Dahomey le nouveau régime.
 
Cependant que tout aussi curieusement la Côte d'Ivoire et le Nigeria partageaient la position de la Guinée en réclamant une enquête sur l'assassinat du président OLYMPIO. La real politique prenait le pas sur les clivages politico-idéologiques.
La nouvelle donne favorisera la recherche d'un consensus politique continental en mai 1963 à Addis-Abeba.
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b) L'OUA : le compromis d'Addis-Abeba
La Conférence d'Addis-Abeba qui se tient du 22 au 26 mai 1963, réussit la prouesse inédite de réunir une trentaine de chefs d'Etats et de gouvernements africains. L'Ethiopie soumet un projet de charte africaine qui doit remplacer les chartes de Lagos et de Casablanca.
L'empereur Haîlé SELASSIE annonce les couleurs dans son discours d'ouverture. Il affirme l'impératif de la libération de tout le continent et tout en reconnaissant « que l'avenir du continent réside en dernier lieu dans une union politique » il ne nie pas les obstacles à l'intégration.
Il affirme cependant avec fermeté : « Cette conférence ne peut pas se terminer sans l'adoption d'une charte unique. Nous ne pouvons pas nous séparer sans créer une seule organisation africaine »13. Il venait ainsi de condamner au consensus les participants.
13 Ibid., p 654.

Les points d'accord unanime étaient la libération des pays africains encore sous joug colonial et la condamnation du régime raciste de l'Afrique du Sud.
Quoique quelque peu estompées, des divergences subsistent entre les Etats qui envisagent une unité politique et organique et les partisans de l'union et de la coopération; entre les partisans d'une création immédiate et ceux qui préconisent une évolution par « étapes nécessaires ».

Pour N'KRUMAH, qui est arrivé à la conférence avec plusieurs exemplaires de son livre « Africa must unit », l'objectif de la Conférence est « l'union africaine dès maintenant. Il n'y a pas de temps à perdre. Nous devons nous unir dès maintenant ou périr ». Il continue dans son historique discours et déclare :
« d'aucuns suggèrent que notre approche à l'unité devrait être graduelle. Ce point de vue perçoit l'Afrique comme une entité figée, avec des problèmes figés, qui ne peuvent être éliminés que l'un après l'autre. Non seulement ceci ignore l'impact des pressions extérieures, mais aussi il ne reconnaît pas le danger que le retard aggrave notre isolement et notre marginalisation ». Il poursuit sur un ton prophétique « En effet, le retard approfondit nos différences et nous jette dans le filet du néocolonialisme. Et il nous ferra perdre à jamais la course solennelle vers la rédemption totale du continent. »
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Mais il est pratiquement seul à tenir tant à une unité politique immédiate de l'Afrique. Ces pairs du groupe de Casablanca, sans doute pour ne pas faire échouer la Conférence adoptent une position souple. N'KRUMAH est seul et est contraint au consensus sous l'influence de ses pairs de l'Afrique militante et surtout de l'Empereur SELASSIE pour lequel il a une grande admiration.
Le consensus était arraché : toute l'Afrique venait de se ranger sur les idées de l'Afrique modérée. Le panafricanisme radical et résolument déterminé à obtenir l'unité immédiate avait céder le pas au panafricanisme par «étapes nécessaires ».

Les principes de bases de la nouvelle Organisation de l'Unité Africaine sont principalement: la non-ingérence dans les affaires intérieures, le respect réciproque de la souveraineté et de l'intégrité territoriale des Etats, la condamnation sans réserve de l'assassinat politique et des activités subversives. Djibo BAKARY mettait en garde déjà dans un article en février 1963 en ces termes : « Finalement, en aucune façon, l'Unité Africaine ne doit devenir un syndicat d'hommes au pouvoir cherchant à se soutenir mutuellement pour résister aux courants populaires »15.
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14 Lansiné KABA, op. cit., p174.
15 Joseph KI-ZERBO, op. cit., p 653.

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