Tiken Jah Fakoly : La voix du savoir

Un nouvel album innovant, African Revolution, et une signature controversée avec le géant américain du spectacle, Live Nation. Le lion ivoirien du reggae réfute toute contradiction et lance quelques coups de griffe.

African Revolution marque-t-il un tournant dans votre carrière ?

Tiken Jah Fakoly : Après dix albums en quinze ans de carrière, il était important que j'arrive à surprendre mes fans. Je me suis dit qu'en tant qu'Africains, nous avons un atout : nos instruments traditionnels. En les ajoutant au reggae, on peut trouver une originalité propre à L'Afrique. J'ai eu envie que les gens soient surpris, notamment par l'absence de cuivres...

Pour les textes, il y a Magid Cherfi mais aussi des nouvelles collaborations...

TJF : Avec Magid nous avons travaillé ensemble sur Coup de gueule pour le titre Tonton d'amerika et ensuite sur l' Africain pour plusieurs titres. Moi j'ai toujours écrit mes textes dans un langage français-ivoirien car mon message s'adressait d'abord aux Africains. Mais mon public s'est agrandi, en France et en Europe et il me fallait donc trouver un moyen de faire passer mon message au plus grand nombre en chantant et prononçant les phrases de manière à ce qu'elles soient accessibles à tous. Alors j'ai travaillé à nouveau Magid et aussi avec Jeanne Cheral pour un titre. Enfin avec Féfé ça a été différent car c'est lui qui a écrit sa chanson, sa musique et qui s'est dit : « Bon la chanson elle est belle, je peux la chanter mais si Tiken Jah Fakoly la chante, peut-être que cela aura plus de poids, parce que c'est son style, il est dans les revendications, l'éveil des consciences. Il est dans un combat et je lui donne cette chanson pour apporter ma contribution au combat qu'il mène qui est un combat pour nous tous ». En résumé ces collaborations se résument à être ensemble pour faire passer un message.

Votre message est très universel. Peut-on dire qu'il se résume ainsi : la vraie révolution, c'est l'éducation ?

TJF : Exactement ! La majorité des Africains ne sont pas alphabétisés et les politiques en profitent. Avant d'aller à l'école et de voyager, quand j'étais au village, je pensais qu'il fallait voter pour celui qui avait le plus d'argent. Aujourd'hui, il y a des millions d'Africains dans la même situation et si la majorité d'entre eux étaient alphabétisés, cela changerait. Les familles doivent prendre conscience que l'éducation peut changer notre société, que les enfants doivent aller à l'école quelles que soient les difficultés. Un jour, cela aura des répercussions positives sur notre société. C'est pourquoi je dis dans une chanson : « Personne ne viendra changer l'Afrique à la place des Africains ».

Vous vous engagez au-delà de la musique...

TJF : Je ne pas fait que chanter, j'ai aussi créé un concept qui s'appelle « Un concert, une école ». grâce aux fonds récoltés nous avons construit une école dans le nord de la Côte d'Ivoire et une dans la région de Tombouctou au Mali et nous venons de lancer la construction d'une école au Burkina Faso. Nous devons nous mobiliser, mettre nos enfants à l'école, et à travers leur instruction ils doivent comprendre comment nos institutions et nos budgets sont gérées par nos autorités. C'est la révolution par la prise de conscience, par la mobilisation de ceux qui sont déjà alphabétisés. Il y a beaucoup de jeunes en Afrique qui disent : « Oui moi je ne fais pas de politique ». Mais si tu ne t'intéresses pas à la politique cela veut dire que tu es d'accord avec la politique établie. Alors que je sais que bon nombre de nos compatriotes ne sont pas d'accord avec cette politique. Il faut absolument s'intéresser à la politique pour essayer de changer les choses. La révolution dont je parle c'est la révolution par l'éducation.

Et vous qui voyagez beaucoup, êtes vous optimiste sur l'avenir du continent ?

TJF : Oui absolument. Vous savez les pays africains sont différents mais les populations africaines ont les mêmes problèmes. Au Zimbabwe il y a les mêmes problèmes qu'en Afrique du Sud. Dans les quartiers populaires de la Côte d'Ivoire les problèmes sont presque les mêmes qu'à Soweto. A partir du moment où on a les mêmes problèmes, nous devons chercher la même solution. Les jeunes que je rencontre me disent « c'est bien ton combat, tu dois continuer, etc ». C'est bien mais je ne veux pas qu'ils s'arrêtent à mon encouragement, j'ai envie qu'ils agissent. Mais je ne sens pas que je suis en train de prêcher dans le désert. Vous savez sur le continent Africain, les pays n'ont que 50 ans d'indépendance. A côté de la France qui a plusieurs siècles d'existence en tant que nation, des Etats-Unis ou même à côté de certains pays sud-américains, nous sommes très jeunes. Nous sommes dans un processus de développement. Nous avons été confrontés à beaucoup de choses, non seulement on nous a écrasé pendant 400 ans, on nous a colonisé aussi pendant une bonne période, et même après la colonisation on a continué à nous imposer une autre civilisation. Donc on lutte pour notre notre survie et contre les autres civilisations qu'on nous a imposé. Le combat n'est donc pas facile. Et moi j'ai l'habitude de dire que chaque génération doit poser des actes pour faciliter la tâche aux futures générations. Aujourd'hui nous ne disons pas que les choses vont changer de suite, mais si les futures générations constatent qu'il y a eu des gens qui ont tenté de faire bouger les choses, mais qu'ils n'avaient pas assez de forces pour le faire, peut-être que eux avec les nouvelles technologies ils pourront faire mieux que nous. Mais moi je pense que c'est un combat utile qui mérite d'être mené car il y a trop de paradoxes. L'Afrique est l'un des continents les plus riches au monde et sa population y est l'une des plus pauvres... il y a un problème. Toutes les matières premières dont les occidentaux ont besoin pour continuer leur développement se trouvent sur ce continent, il y a donc tout ici. Pourquoi les gens ont faim alors ?

Les commémorations des Indépendances vous paraissent-elles déplacées dans ce contexte ?

 

 

 

 

 

 

 

TJF : J'ai toujours été opposé aux fêtes des Indépendances des pays africains, car nous ne sommes indépendants ni économiquement ni politiquement. Les chefs d'Etats sudaméricains sont indépendants. Morales ou Chavez peuvent dire à Barack Obama ou Sarkozy d'aller se faire foutre. Aucun chef d'Etat africain depuis Thomas Sankara ou Patrice Lumumba ne s'est levé pour dire « Laissez-nous tranquille, désormais les choses vont se passer ainsi ». Derrière tout ça, il y a l'ancien colon qui a vu une concurrence venir de la Chine et, pour marquer sa présence, met beaucoup de budget pour que les Nègres aillent danser.

Vous avez signé avec Live Nation, une grosse machine américaine qui fait tourner les artistes tout en rachetant de nombreuses salles et des festivals. Ne voyez-vous pas dans ce monopole une menace d'uniformisation de la culture ?

TJF : Franchement, je n'ai pas fait ce calcul. J'étais en fin de contrat chez Garance et je recherchais un tourneur. La proposition de Live Nation était la meilleure pour ma carrière. J'ai tourné à peu près partout sauf aux Etats-Unis et Live Nation a surement beaucoup de plans là-bas. J'ai envie d’y faire passer mon message, de même qu'en Allemagne ou en Angleterre où les Français n'ont pas forcément les contacts qu'il faut. Live Nation ne doit pas effrayer les gens, une telle structure ouvre de nouvelles opportunités et améliore les conditions de travail des artistes. Aujourd'hui, les disques ne se vendent plus et c'est le live qui permet de vivre. Donc, tant mieux s'il y a beaucoup d'« usines à live » qui s'installent en France. Ils viennent d’arriver, je suis l'un de leurs premiers artistes et j'espère qu'ils vont être à la hauteur parce que s'ils ne le sont pas, cela ne sera pas bon pour eux.

Jean-Sébastien Josset

 

SOURCE Mondomix.com :

Tiken Jah Fakoly - African Revolution - Je dis Non !

 
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